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Analyse : De Gaulle et Giscard, une même Rivolition ? Par Philippe Ratte

“ Mais cette conception d’un pouvoir armé pour agir fortement dans le domaine économique est directement liée à l’idée que je me fais de l’État. Je vois en lui, non point comme il l’était hier et comme les partis voudraient qu’il le redevienne, une juxtaposition d’intérêts particuliers d’où ne peuvent sortir jamais que de faibles compromis, mais bien une institution de décision, d’action, d’ambition, n’exprimant et ne servant que l’intérêt national. Pour concevoir et pour décider, il lui faut des pouvoirs ayant à leur tête un arbitre qualifié. Pour exécuter, il lui faut des serviteurs recrutés et formés de manière à constituer un corps valable et homogène dans tout l’ensemble de la fonction publique ”
— Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre, III, Le Salut, Ed. de la Pléiade, P. 679

Des hommes nouveaux pour une République nouvelle

Pour une République nouvelle, de Gaulle voulait des hommes nouveaux. Pierre Guillaumat tout de suite, Georges Pompidou très vite, en furent la marque, mais aussi Pierre Sudreau, Wilfrid Baumgartner, Yvon Bourges…. Valéry Giscard d’Estaing le fut par excellence. Il reste à ce titre, et de par son destin ultérieur, la pierre de touche de ce que le gaullisme eut d’essentiel, à savoir le sens exact du fondamental.

Les sept années de coopération étroite entre le Général et VGE furent l’effet d’un choix réciproque, et non d’un compagnonnage établi. Si Georges Pompidou émanait du cercle presque intime des proches du général, Giscard venait de loin : député, héritier d’une solide tradition parlementaire remontant à la IIIe République et même à l’Orléanisme, sensible à la cause de l’Algérie française, Giscard n’est venu à de Gaulle que par l’effet de plusieurs choix raisonnés. Loin de le fasciner, le célèbre discours du 25 août 1944 devant l’hôtel de ville de Paris l’aurait plutôt éloigné du lyrisme gaullien. Mais dès 1956, c’est par raison qu’il en appelait à l’homme de Colombey.

En retour, rien ne portait de Gaulle vers un jeune député affilié au groupe « Indépendants paysans » de M. Pinay, fils d’un banquier ayant eu des sympathies pour Vichy, et héritier politique d’Agénor Bardoux, sinon le discernement d’un talent hors normes, révélé auprès d’Edgar Faure. C’est presque à contre-fil que le chef de l’État se tournait vers le jeune député du Puy de Dôme pour armer son gouvernement de la compétence exigée. Il le fit cependant, par raison. De sorte que dans ce double cheminement convergent, force est de reconnaître un troisième terme qui les commande tous deux d’une même attraction, à savoir l’intérêt supérieur du pays, dont ils partagent la même intelligence opérationnelle.

La vie de Valéry Giscard d’Estaing

Une connivence fondée sur une certitude commune : rien n’est possible sans une assise économique forte

À la différence en effet de pratiquement tous autres, Pompidou compris, de Gaulle et Giscard ont l’identique certitude que rien n’est possible sans une assise économique forte, servie par des finances saines et une cohésion sociale heureuse. Leurs manières de les hiérarchiser sont peut-être différentes, et les fins à quoi les employer ne sont pas les mêmes, mais ces trois termes sont, dans leur conviction commune, le triangle de sustentation de toute politique. Toute complaisance en est exclue.

Aussi les témoignages sur le vif, et les arbitrages constatés, attestent-ils une entière connivence entre le chef de l’État et celui dont il fait très vite son ministre de l’économie et des finances, sur la longue durée d’un quasi septennat virtuel commun, de 1959 à 1966. Alain Peyrefitte relève à maintes reprises l’irritation de Georges Pompidou devant cette connivence qui, sans jamais enfreindre les prérogatives de la fonction de Premier Ministre qu’il lui faut ainsi soutenir sur deux fronts, le prend souvent à contre pied. Assez paradoxalement, c’est l’homme qui vient du giron même de la fidélité gaullienne qui serait parfois tenté de lâcher du lest au pays, et l’ancien notable des républiques défuntes qui, à l’entière satisfaction du général, lui tient la bride courte au nom d’un objectif plus élevé que son simple contentement populaire.

La rupture de 1966

La rupture en 1966 de ce tandem gagnant est l’effet direct du ballotage de décembre 1965, qui a déstabilisé de Gaulle. Qu’un Lecanuet, réputé proche de la famille politique giscardienne, en ait été cause, a donné aux gaullistes de vieille souche l’occasion d’un retour vengeur, que signifie sèchement le choix incisif de Debré pour remplacer Giscard là où il excellait. Pompidou n’en est pas fâché, puisqu’il y perd un esprit fort n’ayant que trop l’oreille du général, et y gagne l’allégeance de l’icône du gaullisme canonique.

Si Giscard y perd pour sa part une situation enviable de quasi vice-dauphin in partibus, et y gagne pour son malheur la stature qu’il lui faut prendre d’un opposant, donc d’un « traître » aux yeux des fidèles et même un jour de la famille du général, cette fin brutale d’une étroite synergie le laisse à terme avec la meilleure part. Car 1966, année mirifique selon Antoine Compagnon, se trouve être celle d’une double inflexion porteuse de ruptures bien plus conséquentes : d’une part, le mouvement pélagique de transformation de la société que la reconstruction, la démographie et la modernisation mûrissent avec une vitesse devenant exponentielle depuis vingt ans, vient à fleur d’époque et se met à y bouillonner, ouvrant des temps nouveaux pour lesquels la vieille garde gaulliste n’est pas prête : l’interdiction de La Religieuse, de Jacques Rivette, cette année-là en est comme un symbole. Entouré du monde de Jacques Foyer, de Michel Debré ou de Couve de Murville, de Gaulle est en train pour la première fois de perdre le contact avec son temps.

Et cela s’aggrave du fait que, d’autre part, le gaullisme lui-même prend des tournures inédites, qui le font passer à tort pour un « pouvoir personnel » dans lequel les Français se reconnaissent moins. Le général lui même, de Phnom Penh à Montréal, de Moscou à l’éviction de l’OTAN, sur la guerre des six jours ou à propos de la pilule, prend des chemins personnels inspirés par l’urgence de sa propre finitude, qui l’éloignent personnellement d’un peuple en plein commencement, tandis que du côté de ses partisans, de bien vilaines affaires viennent ternir l’image du gaullisme — car il n’y a pas que l’affaire Ben Barka.

Retrouvez plus d’éléments sur les douze ans de VGE rue de Rivoli dans l’ouvrage « VGE le Visionnaire »

Giscard, l’authentique héritier de la grandeur gaullienne ?

Dès lors, Giscard mis de côté, demeuré loyal mais distinct, et même critique, depuis la position que lui assure la présidence de la commission des finances de l’Assemblée, se met à capitaliser sur sa personne deux courants à première vue contradictoires et même incompatibles, à savoir celui de la rigueur intellectuelle et politique, donc économique, d’une part, et celui, en plein essor global, de la réjuvénation du pays et du monde. Le premier, au pouvoir, n’a déjà plus que les oripeaux d’un prurit réactionnaire, symbolisé par l’insigne maladresse de son membre supposé le plus moderne, François Missoffe, qui réussira à déclencher mai 68; le second tend à prendre les vessies de la gauche pour les lanternes de l’avenir, et ces deux prurits contraires en passe de s’affronter sont à la fois l’antonyme du gaullisme et les voies de l’échec, comme nous l’avons appris depuis lors à nos tristes dépens. La magie syncrétique de « De Gaulle » n’opérant plus bien, Giscard se trouve seul devenir une synthèse du meilleur de ces deux poussées, qui se réuniront dans son élection presque miraculeuse de 1974, en ce que d’une part il incarne tout l’éclat du gaullisme fondamental, celui de la reconstruction des fondamentaux économiques et sociaux de la puissance, et que, d’autre part n’étant plus au nombre des dirigeants que défie la jeunesse, il se trouve de facto avec elle, porté par l’avenir.

C’est ce double capital moral qui fera de lui, lors de son septennat présidentiel, l’authentique héritier d’un de Gaulle qui avait le premier su, lui aussi, conjuguer ces deux forces, et le continuateur le plus exact de la grandeur gaullienne. Qu’il lui ait fallu pour cela sembler se démarquer du général en 1969, lorsqu’il jouait son œuvre à quitte ou double en craignant fort de tout perdre, et que l’emploi auquel il ait destiné le redressement national fût repensé à l’aune d’une époque toute nouvelle après 1975, masque aux yeux des esprits partisans cette continuation fondamentale assurée au prix d’une discontinuité.

Il demeure que le septennat de VGE à l’Elysée s’inscrit dans une filiation irréprochable de la renaissance imprimée au pays par le général de Gaulle en 1958, au bénéfice de la synergie étroite entre les deux hommes qu’avait ménagé le premier septennat, ministériel celui là, de Giscard rue de Rivoli.

Tout ce qui s’est passé depuis 1981, et qui aboutit de nos jours à un retour aux errements du régime des partis d’avant 1958, en donne, mais un peu tard, une probante et navrante démonstration a contrario.

A propos de Philippe Ratte

Philippe Ratte est historien, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire. Spécialiste de l’histoire politique contemporaine et de la Ve République, il a mené une carrière à la fois universitaire et institutionnelle. Il a notamment été chef du bureau des études et comparaisons internationales à la direction de la programmation et de la coordination du ministère de l’Éducation nationale entre 1973 et 1975, avant de devenir assistant à l’université Lille-III de 1975 à 1978.

Philippe Ratte est membre du Conseil scientifique de la Fondation Valéry Giscard d’Estaing, de la Fondation Charles de Gaulle ainsi que de la Fondation de la France libre. Il est également membre de l’UNESCO.

Auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux grandes figures politiques françaises du XXe siècle, il a publié De Gaulle, la vie, la légende (Larousse, 2000), De Gaulle et la République (Odile Jacob, 2018) ainsi que Valéry Giscard d’Estaing, l’autre grand président (Odile Jacob, 2020).

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