La démocratie à l’épreuve des risques mondiaux : regards croisés de Jean-Pierre Raffarin et Dominique Bourg
Une table ronde passionnante organisée à l’initiative du Campus Démocratie Française
À l’occasion de la dernière session du premier cycle d’auditeurs du Campus Démocratie Française, la Fondation Valéry Giscard d’Estaing a organisé une table ronde mardi 26 mai 2026 à l’Hôtel de l’Industrie autour de l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin et du philosophe Dominique Bourg. Aux côtés de Patrick Gérard et Patrick d’Humières, modérateurs des échanges, ils ont confronté leurs analyses autour d’une interrogation centrale : comment les démocraties libérales peuvent-elles répondre aux grands bouleversements mondiaux du XXIe siècle ?
Entre crise écologique, fragilisation du droit international, transformation du rapport à l’information et affaiblissement des médiations politiques traditionnelles, ils ont dressé le constat d’une démocratie confrontée à des défis inédits, appelant à repenser à la fois les échelles de gouvernance et les conditions mêmes du fonctionnement démocratique.
Les fondements fragilisés de la démocratie libérale
Dominique Bourg a d’abord rappelé les trois principes fondamentaux qui structurent toute démocratie libérale : l’État de droit, qui soumet gouvernants et gouvernés à la loi ; les droits fondamentaux, qui protègent les individus contre la tyrannie de la majorité ; enfin, l’existence de garde-fous institutionnels et civiques, tels qu’une justice indépendante, un système éducatif solide, une information de qualité ou encore l’égalité entre les citoyens.
Au-delà des institutions, il a insisté sur une dimension souvent négligée : la vertu civique. Une démocratie ne peut fonctionner durablement sans un sens partagé de la responsabilité publique et de l’intérêt général. Or, selon lui, l’affaiblissement de cette culture civique contribue aujourd’hui à la crise des démocraties occidentales.
Dominique Bourg est également revenu sur ce qu’il a qualifié de « consensus en creux » propre aux démocraties libérales des XIXe et XXe siècles : d’une part, la promesse d’une prospérité croissante fondée sur la maximisation de la richesse ; d’autre part, la redistribution de cette richesse selon des mécanismes politiques variant entre droite et gauche. Ce modèle, qui a longtemps structuré la stabilité des démocraties occidentales, se heurte désormais aux limites posées par le dérèglement climatique à l’échelle mondiale.
Le défi écologique, une rupture historique
Pour Dominique Bourg, la crise environnementale constitue aujourd’hui le principal facteur de remise en cause de ce consensus historique. La dégradation des ressources naturelles, les bouleversements climatiques et l’épuisement des équilibres planétaires rendent impossible la poursuite d’un modèle reposant exclusivement sur la croissance matérielle. Les enjeux climatiques présentent, selon lui, une difficulté particulière pour les démocraties : ils sont globaux, diffus et ne coïncident pas avec les cadres traditionnels de la décision politique. Les lieux d’émission des pollutions et les lieux où se produisent les destructions environnementales sont souvent distincts, ce qui complique considérablement l’élaboration de réponses collectives.
À cette crise écologique s’ajoutent d’autres défis mondiaux, tels que la montée en puissance de l’intelligence artificielle ou encore l’affaiblissement du modèle occidental lui-même. Dominique Bourg a notamment souligné les divergences croissantes entre Européens et Américains sur de nombreux sujets stratégiques et culturels.
Selon lui, ces enjeux ne peuvent être résolus qu’à une échelle globale, dépassant les seuls cadres nationaux.
Ces propos sur l’importance de la prise en compte du dérèglement climatique à l’échelle mondiale font écho à d’autres discussions qui se tinrent en septembre 2025 à Deauville, à l’occasion d’un colloque sur les 50 ans du Conservatoire du littoral et l’action environnementale du Président Valéry Giscard d’Estaing.
Jean-Pierre Raffarin : la démocratie face à la complexité du monde
L’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a, pour sa part, insisté sur le décalage croissant entre la complexité des grands enjeux contemporains et la simplification tout aussi croissante des attentes de l’opinion publique. À ses yeux, les démocraties occidentales traversent aujourd’hui une forme de « pathologie » commune, qui dépasse largement le seul cas français.
L’ancien Premier ministre a notamment souligné le rôle déterminant du système éducatif : une démocratie ne peut fonctionner durablement si l’école ne parvient plus à former des citoyens capables de comprendre les grands enjeux collectifs.
Pour analyser cette crise, Jean-Pierre Raffarin a proposé une réflexion à trois niveaux : mondial, européen et national.
Les trois niveaux de réflexion proposés par Jean-Pierre Raffarin
Au niveau mondial, Jean-Pierre Raffarin a mis en avant ce qu’il appelle la « planétisation » des politiques publiques. Désormais, les grands défis — au premier rang desquels figure l’écologie — dépassent les frontières nationales et concernent l’ensemble de l’humanité.
Selon lui, tout devient aujourd’hui un sujet de défense de la planète. Cette transformation impose de nouveaux modes de coopération internationale et nécessite une mobilisation particulière de la jeunesse.
Dans ce contexte, il a souligné l’importance pour la France de conserver une capacité d’attraction intellectuelle, culturelle et politique. La question, selon lui, est désormais de savoir ce qu’un jeune Singapourien, Africain ou Européen peut attendre de la France et pourquoi il pourrait encore avoir « envie de France ».
À l’échelle européenne, Jean-Pierre Raffarin a alerté sur le recul du droit international dans un monde où les rapports de force reprennent le dessus. Les grandes organisations internationales productrices de normes et de droit apparaissent aujourd’hui paralysées, tandis que les puissances autoritaires renforcent leur influence.
L’Union européenne continue, selon lui, à produire essentiellement de la norme économique, alors même que les enjeux contemporains exigent une vision stratégique et politique plus affirmée.
Il a plaidé pour l’émergence d’un véritable leadership européen, notamment à travers des initiatives franco-allemandes sur les grands sujets stratégiques, comme les relations avec la Chine ou les politiques industrielles et technologiques.
Enfin, au niveau national, Jean-Pierre Raffarin a dénoncé une forme croissante de déresponsabilisation de la société française et d’affaiblissement des relais locaux de la démocratie.
Il a notamment évoqué la fragilisation de la fonction de maire, conséquence selon lui de plusieurs réformes ayant progressivement éloigné les élus locaux des centres de décision et réduit leur autonomie financière. La disparition de nombreux leviers fiscaux locaux constituerait ainsi un symptôme d’une centralisation excessive et d’une perte de responsabilité politique à l’échelle territoriale.
Réinventer la démocratie
Au terme de cette rencontre, les échanges entre Dominique Bourg et Jean-Pierre Raffarin ont mis en lumière un constat partagé : les démocraties contemporaines demeurent confrontées à des défis systémiques qui dépassent largement les cadres politiques traditionnels.
Face à la crise écologique, à la fragmentation du monde, à l’affaiblissement du droit international et aux mutations technologiques, la question démocratique ne peut plus être pensée uniquement à l’échelle nationale. Mais ces transformations appellent également un renforcement des médiations civiques, éducatives et politiques sans lesquelles aucune démocratie ne peut durablement survivre.