Conférence « VGE et les États-Unis » à l’Ambassade des États-Unis
Devant un auditoire de citoyens français et américains, d’étudiants, de diplomates et d’amis de la Fondation, Louis Giscard d’Estaing est revenu sur les liens que le Président de la République entretint avec ce pays, sur sa relation avec le président Gerald Ford, et sur les dossiers qui ont structuré le lien transatlantique pendant le septennat.
La date n’était pas indifférente. Les États-Unis célèbrent cette année le 250ᵉ anniversaire de leur indépendance, un demi-siècle après le bicentenaire de 1976. La Fondation, elle, commémore le centenaire de la naissance de Valéry Giscard d’Estaing, né le 2 février 1926.
Une relation nouée avec Gerald Ford
L’année 1974 voit se succéder, en trois mois, trois nouveaux dirigeants occidentaux : Helmut Schmidt devient chancelier le 16 mai, Valéry Giscard d’Estaing est élu Président de la République le 19 mai, Gerald Ford accède à la Maison-Blanche le 9 août après la démission de Richard Nixon. Le premier choc pétrolier a désorganisé les économies occidentales. La suspension de la convertibilité en or du dollar, décidée par Washington le 15 août 1971, a privé le système monétaire international de sa règle commune.
Dès décembre 1974, le président français reçoit Gerald Ford à la Martinique, en compagnie d’Henry Kissinger et de Jean Sauvagnargues. C’est là, à l’hôtel Leyritz de Basse-Pointe, que Valéry Giscard d’Estaing propose à son homologue de réunir les principaux pays industrialisés dans un cadre restreint et informel. L’intuition devient réalité à Rambouillet, du 15 au 17 novembre 1975 : le G6, élargi au Canada l’année suivante, donne naissance au G7. Pour Jean-David Levitte, membre de l’Institut et ancien conseiller diplomatique de Valéry Giscard d’Estaing, de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, c’est « incontestablement avec le Président Ford et son secrétaire d’État, Henry Kissinger, que la relation a été la plus positive ».
La visite d’État de mai 1976
C’est dans ce climat que Valéry Giscard d’Estaing se rend aux États-Unis, du 17 au 22 mai 1976, pour une visite d’État placée sous le signe du bicentenaire de l’indépendance américaine. Il se pose le 17 mai à la base aérienne d’Andrews, près de Washington, à bord d’un Concorde d’Air France : le programme officiel préparé par la Maison-Blanche mentionne une arrivée « via Special Concorde Flight », et l’appareil servira également aux étapes intérieures du voyage. La ligne commerciale Paris–Washington-Dulles ouvrira une semaine plus tard, le 24 mai. Ford reçoit son hôte à la Maison-Blanche le matin même.
Le 18 mai, il s’adresse aux deux chambres du Congrès réunies. Le discours écarte d’emblée la commémoration pour elle-même : reprenant l’inscription gravée au fronton des Archives nationales américaines, « le passé est un prologue », le Président invite ses hôtes à chercher dans le souvenir de quoi comprendre le présent. « Il y a deux cents ans, nous nous préparions à combattre ensemble pour la liberté », rappelle-t-il, avant d’en tirer une conséquence contemporaine : dans les relations internationales, la liberté suppose « le respect de l’indépendance de chacun, la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le refus des ingérences extérieures ». Et d’ajouter, citant Tocqueville, que « rien n’est plus fécond en merveilles que l’art d’être libre », car « l’indépendance n’est pas un don, mais une conquête ».
La journée du 19 mai est tout entière donnée au bicentenaire. À Yorktown, le Président se recueille sur le champ de bataille où la reddition de Cornwallis, en octobre 1781, avait scellé l’issue de la guerre d’Indépendance. Il y évoque l’entente de Washington et de Rochambeau, les troupes de La Fayette qui disputaient à l’adversaire l’accès de la Virginie, et l’escadre de l’amiral de Grasse, partie de Brest, qui verrouilla la baie de Chesapeake. « Que ce sanctuaire célèbre les frères d’armes que nous fûmes alors pour la première fois », déclare-t-il. Il gagne ensuite Philadelphie, où le programme le conduit à Independence Hall et à l’université de Pennsylvanie.
Le soir du même jour, à Mount Vernon, il inaugure le cadeau de la France aux États-Unis pour leur bicentenaire : un spectacle « son et lumière » intitulé The Father of Liberty, présenté sur la demeure de George Washington. L’offre en avait été faite dès juillet 1974, quelques semaines après l’entrée en fonction du Président.
Le voyage prend ensuite un tour plus économique. Après un petit-déjeuner et une conférence de presse au National Press Club de Washington, le 20 mai, Valéry Giscard d’Estaing gagne Houston, puis la côte du Golfe : Pascagoula, dans le Mississippi, Lafayette, au cœur de la Louisiane francophone, et La Nouvelle-Orléans, où le gouverneur Edwin Edwards l’accueille à déjeuner le 21 mai. Le retour vers Paris a lieu le 22 mai.
L’indépendance et la coopération
Cette visite éclaire la doctrine que Valéry Giscard d’Estaing expose quelques mois plus tard dans Démocratie française, à l’automne 1976. Dans un monde polarisé par les deux superpuissances, il assigne à la France le rang de « première des puissances moyennes » et en déduit une double exigence : affirmer l’indépendance nationale, pratiquer sans réserve la coopération internationale. Les deux termes ne s’opposent pas, ils se conditionnent.
Appliquée aux États-Unis, cette doctrine produit une position singulière. La France demeure hors du commandement intégré de l’OTAN, conformément au choix du général de Gaulle, et poursuit l’effort sur sa force de dissuasion nucléaire. Elle souhaite en même temps que les États-Unis restent engagés en Europe et refuse de rompre la relation de confiance avec eux. Le sommet de la Guadeloupe, en janvier 1979, en offrira une illustration : Jean-David Levitte rapporte que le Président français y proposa au président Carter, au chancelier Schmidt et au Premier ministre Callaghan le compromis qui inspira la « double approche » retenue par l’OTAN en décembre 1979, ouverture de négociations avec Moscou sur le retrait des SS-20 et, à défaut, déploiement des Pershing II et des missiles de croisière.
Cinquante ans après le bicentenaire, la conférence du 7 juillet a permis de mesurer ce que cette période a laissé : un format de concertation, le G7, toujours en fonction ; une conception du dialogue direct entre chefs d’État ; et l’idée qu’une France sûre de son indépendance est un partenaire plus utile qu’une France alignée.